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Full text of "La conversion des moines anglicans de Caldey"

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Moines Anglicans deCaldey 



PAR 



L'abbé C. Gagnon, D.D. 

Professeur de Théologie dogmatique 
UNIVERSITÉ LAVAL, QUÉBEC 







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Zbe Catbolic Urutb Society of CanaOa 



S skatchewan : 
Catholic Rectory, Regina 



Incorporated 

HEAD OFFICE: 
67 Bond Street, Toronto 

BRANCHES : 

Montréal : 
316 Lagauchetiere St. W. 



V anconver : 
646 Richards Street. 



The EDITH and LORNE PIERCE 
COLLECTION of CANADI ANA 




§>ueens University at Kingston 



La Conversion des 
Moines Anglicans deCaldey 



PAR 



L'abbe C. Gagnera 

Professeur de Théologie dogmatique 
UNIVERSITÉ LAVAL, QUÉBEC 




XTbe Catbolic XErutb Society oî Canada 

In corfio rated 



Saskatcheivan : 
Catholic Rectory, Regina 



HEAD OFFICE : 
67 Bond Street, Toronto 

BRANCHES: 

Montréal : 
316 Lagau:hetiere St. W. 



Vancouver : 
646 Richards Street 



imprimatur. { 

S L. N. CARD. BÉGIN, ARCH. DE QUÉBEC 



|Ia Œan&ersum tes Cornes ^ngtlkam 



Le cinq mars 1913, dans la petite île de Caldey, en 
Angleterre, tout une communauté de bénédictins anglicans 
passait de l'anglicisme au catholicisme; deux 'jours plus 
tard, trente-quatre religieuses anglicanes, résidant à quel- 
ques pas de Caldey, et soumises à la direction des moines, 
se faisaient également catholiques. 

Ce fait, unique dans l'histoire de l'Eglise d'Angleterre, 
a suscité le plus vif intérêt chez les protestants comme 
chez les catholiques; et nous avons cru utile d'en faire le 
récit. 

Nous dirons d'abord "les étapes de cette conversion"; 
puis nous en montrerons "les principaux facteurs." 

1. LES ETAPES DE LA CONVERSION. 

1. Les origines de la communauté. 

C'est vers le milieu du 19ième siècle que germa dans 
les meilleurs esprits anglicans l'idée de la vie religieuse. 
Newman, sans avoirprécisément fondé une communauté, 
avait mené à Littlemore, avec quelques amis, une espèce de 
vie religieuse: on observait fidèlement un règlement assez 
rigide oi entrait l'abstinence, le jeûne strict du carême, 
c'est-à-dire ne comportant qu'un seul repas par Jour, le 
bréviaire, et même le lever de minuit pour matines. Bien- 
tôt après, Oxford voyait naître la première communauté 
proprement dite, celle des Pères de Cowley. 

Vers 1860, un personnage assez étrange, connu sous le 
nom de Fr. Ignatius, essaya de ressusciter la vie bénédic- 
tine. Il rassembla quelques frères à Llanthony Abbey, 
dans le pays de Galles, mais ne réussit pas à leur infuser 
l'esprit religieux, qui lui manquait à lui-même, et il ne sut 
jamais former autour de lui que des groupes clairsemés el 
successifs. 

D'autres communautés toutefois se sont constituées, 
chez les hommes et chez les femmes, qui se sont maintenues 



jusqu'à nos jours, mais elles sont toutes vouées à la vie 
active. Caldey (et Ste Bride, dont l'histoire se confond 
avec Caldey) étiat le premier essai sérieux et autorisé de 
vie contemplative, et il aboutit à l'admirable et touchante 
conversion que nous allons raconter: Dieu, semble-t-il, en 
ramenant au bercail ces brebis involontairement égar ées, a 
voulu d'un même coup récompenser les bonnes volontés et 
faire voir à tous que la plus haute forme de vie religieuse 
n'est pas compatible avec l'hérésie, fût-elle purement 
matérielle. 

Le fondateur de Caldey, Aelred Carlyle, était un angli- 
can ritualiste de la Haute-Eglise, à l'âme droite, ardente 
et forte; élevé dans une atmosphère foncièrement reli- 
gieuse, il s'était montré dès son jeune âge avide de vertu 
et de perfection. A douze ans, il lit par hasard le livre 
du Rev. S. Fox: "Monks and Monasteries" (moines et 
monastères) et il se sent au coeur un amour invincible 
pour la Vfie monastique: déjà il croit entendre, à l'intime 
de son âme, la voix discrète de Dieu qui l'invite à se faire 
bénédictin. A partir de ce jour, pas un instant il ne perd 
de vue l'idéal qui a ravi son coeur, et il se dispose gradu- 
ellement à le réaliser. Les années qui suivent ne font 
qu'accroître en lui la conviction qu'il est appelé à la vie 
bénédictine. Il étudie les conditions et les régies de l'Ordre 
de St. Benoit, et en 1892 il commence déjà, simple étudiant 
en médecine, à y conformer sa vie autant qu'il le peut. En 
1893, il entre dans une confrérie d'Oblats de Saint Benoit, 
espèce de tiers-ordre dirigé par un moine anglican de 
Londres. Dès lors son plan de vie est définitivement 
arrêté : il la consacrera tout entière à la restauration dans 
l'Eglise Anglicane de l'Ordre de Saint Benoit, dissous au 
16 éme siècle par Henri VIII. L'Ordre comprendra trois 
degrés : d 'abord des hommes qui tout en vivant dans le 
monde, garderont les trois voeux de chasteté, de pauvreté 
et d'obéissance: ensuite des hommes qui vivront en com- 
munauté et se livreront surtout au ministère paroissial 
auprès des pauvres : enfin une communauté de moines con- 
templatifs, habitant la campagne, et adonnés uniquement 
à la prière, à l 'étude et au travail. Tout de suite Carlyle 
se met à l'oeuvre pour recruter des sujets. A Ealing il 
réussit à grouper une dizaine de jeunes gens, et avec eux, 
pendant deux ans, il exécute la première partie de son 



programme. Puis il veut passer au second degré, et il 
songe à aller s'établir dans un des quartiers pauvres de 
l'East End de Londres, à l'Ile-des-Chiens ; mais personne 
ne veut le suivre et il va seul rejoindre l'ami qui l'avait 
invité à choisir l'Ile-des-Chiens comme champ d'action. 
Ensemble ils se livrent avec zèle et charité aux différentes 
fonctions du ministère actif, suivant à la lettre le pro- 
gramme du second degié de vie bénédictine tracée au 
début. 

Le jour de Pâques 1896, Carlyle revêt l'habit blanc de 
Saint Benoit et prononce ses voeux de religion à titre de 
novice. Un an plus tard, le 11 février 1897, il demande à 
LArchevêque de Cantorbéry, le Dr Temple, l'autorisation 
de faire profession et de rétablir en Angleterre l'Ordre de 
Saint Benoit. L'autorisation formelle lui est donnée le 14 
février 1898, et Carlyle, désormais assuré du succès de son 
oeuvre ,fait sa profession et s'installe à la campagne pour 
fonder le premier ordre, celui des moines contemplatifs. 
Avec deux, puis cinq, sept., et dix compagnons, il s'établit 
successivement à divers endroits, et malgré des difficultés 
de toutes sortes il met immédiatement en vigueur les con- 
stitutions et les règles des abbayes bénédictines. En 1902, 
il est élu abbé du monastère par le petit groupe qu'il a 
formé. L'élection est bientôt ratifiée par l'Archevêque, 
et, le 30 octobre 1903, Carlyle est solennellement installé à 
la tête de la communauté. L'année suivante, il reçoit le 
prétise — anglicane, va sans dire — et, à partir de ce moment 
la petite communauté se suffisant à elle-même, va fonc- 
tionner absolument comme les communautés catholiques. 

En 1906-, Carlyle apprend la mise en vente de llile de 
Caldey, où il avait fait déjà, avec ses moines, un bref 
séjour; il songe aussitôt à l'acquérir pour y établir sa com- 
munauté de façon définitive. Caldey l'attire surtout parce 
que c'est un siège monastique séculaire: pendant 1000 ans 
du Gième au 16ième siècle, des générations de moines, et 
de moines bénédictins, y ont vécu, et il semble que là mieux 
que partout ailleurs la vie religieuse pourra refleurir, sa- 
voureuse et féconde. La Providence favorise ses desseins: 
il peut acheter la petite île, et le 18 octobre les moines y 
font leur entrée au chant des hymnes catholiques qui y 
avaient autrefois retenti. C'est là que Dieu leur réserve 
les grâces ineffables de la conversion. 



2. Les premiers pas vers la lumière. 

Suivons maintenant ces âmes généreuses et droites, se 
dirigeant, petit à vers "la Maison de lumière" comme di- 
sait Newman. Leurs premiers pas dans cette voie consis- 
tent précisément dans l'adoption des prières, des rites, et 
des usages de l'Eglise catholique, dans leur fidélité absolue 
à tous les points de la règle bénédictine, dans la ponc- 
tualité et la ferveur, vraiment édifiantes, qui caractérisent 
l'accomplissement de leurs moindres obligations religieuses. 
Tandis qu'ils croient simplement perfectionner l'Eglise 
anglicane, leur mère, ils commencent, en fait, à s'éloigner 
d'elle, et à se rapprocher de l'Eglise de Rome. Et leurs 
coreligionnaires, de la Basse-Eglise surtout, ne manquent 
pas de le remarquer: "Ces espèces de bénédictins, dit uno 
de leurs Revues, le Church Intelligencer (dec. 1903), ces 
dévots qui font les moines, semblent destinées à jouer un 
rôle important dans la tentative qui vise à mettre l'Eglise 
anglicane au service de Rome." La "Church Association" 
dénonce violement "ces moinillons, ces traîtres qui se ca- 
chent .... comme autant de carbonaris et de "fenians" 
ecclésiastiques. Dans la même revue (Church Intelligen- 
cer) un protestant décrit tout scandalisé, une journée à 
Caldey. Il ne peut concevoir que des protestants authen- 
tiques copient aussi servilement les catholiques romains. 
Ainsi au sujet de la récitation des matines au milieu de la 
nuit, il écrit : ' ' Cet office et les autres sont chantés en latin : 
personne en dehors de l'abbé ne comprend cette langue, 
mais qu'importe, il y a de l'encens et de la musique gré- 
gorienne, cela suffit." Il se moque de l'usage de la dis- 
cipline et de la coulpe (accusation publique des fautes 
contre la règle), reproche aux moines d'avoir donné à leur 
chapelle une allure nettement romaine, et s'indigne d'une 
imitation qui est à ses yeux une folie ou un blasphème. 

Pour les moines, qui ne voient dans cette vie, acciden- 
tellement romaine, disent-ils, qu'un retour aux vieilles tra- 
ditions catholiques, ils entendent bien ne pas s'en écarter 
d'un iota, tout en se défendant de la foi et de l'obéissance 
romaine. "Nous vous suivrons partout, disent-ils un jour, 
familièrement, à leur abbé, partout, sauf à Rome". 

Ils ont d'ailleurs, parmi les merbres de la Houte-Eglise, 
des sympathies, des encouragements, et des appuis qui com- 
pensent mille fois les critiques acerbes de certains protes- 



tants de la Basse-Eglise. Dom. Carlyle compte des amis 
chez les évêques et chez plus hauts personnages de l'Eglise 
d'Angleterre. A Caldey toute la population l'entoure de 
respect, et recourt à son ministère ; une fraternité, ou tiers- 
ordre bénédictin, fondée par lui, groupe bientôt près de 
mille laiques de Caldey et des environs; une revue "Pax" ; 
fondée en 1904, compte en 1912 plus de quinze mille abon- 
nés; enfin les Pères ont l'immense consolation de diriger, 
à Milford-Haven, tout près de Caldey, une communauté de 
religieuses bénédictines, fondée autrefois par Fr. Ignatius, 
et qui s'est placée sous leur juridiction. Vraiment leur 
situation est des plus brillantes, et des plus satisfaisantes: 
ils réalisent à merveille l'idéal qui les a toujours séduits. 

Eh bien! non, au milieu des consolations et des avan- 
tages de leur condition, ils ne goûtent pas. le bonheur dont 
la vie religieuse est ordinairement la source; cette paix que 
leur père Saint Benoit a léguée comme un héritage à tous 
ses enfants, ils n'en jouissent qu'à demi : quelque chose leur 
manque, ils le sentent sans pouvoir le définir. Et bientôt 
le doute s'infiltre dans leur esprit; ils commencent à se 
rendre compte de l'anomalie de leur situation: fils de Saint 
Benoit, ils n'en restent pas moins exculs de la grande 
famille bénédictine ; romains de fait par tous les détails de 
leur vie. religieuse, ils sont aux yeux de Rome des hérétiques 
et des schismatiques ; avides d'unité et de catholicité, ils 
appartiennent cependant à une Eglise indépendante et 
nationale. Ils prient, ils étudient, ils réfléchissent, mais le 
doute, loin de se dissiper, s'aggrave et s'enfonce de jour 
en jour davantage dans leur âme. A mesure qu'ils scru- 
tent la parole du Maître: "Ut omnes unum sint — que tous 
ils soient un", la vision de Rome, seul centre de l'unité, se 
fait plus nette, plus précise et plus obsédante à leur esprit, 
et chacun répète en lui-même la parole de l'aveugle de 
l'Evangile: "Domine, ut videam — Seigneur, faites que je 
voie." 

C'est ainsi qu'au printemps de 1912, ils sont^ amenés à 
examiner à fond leur situation vis à vis de l'Eglise catho- 
lique et à chercher une issue de lumière pour leur con- 
science angoissée. "Ils passent les jours du carême en 
prières continuelles et dans l'étude des difficultés qui les 
séparent de Rome," et l'un deux manifeste par lettre à 
l 'abbé du monastère les sentiments qui animent toutes les 
âmes: a "Les questions que nous sommes en train de con- 



sidérer, dit-il, et les désiis de la communauté d'arriver à 
une solution définitive, sont nés, je crois, d'un conviction 
générale qu'ils nous esc impossible ci aller plus avant tels 
que nous sommes, balancés entre deux religions. Nous 
devons éventuellement faire 'cause commune avec l'Eglise 
d'Angleterre, ou faire notre soumission au Saint-Siège. De 
nom nous sommes anglicans, ou, comme il nous a été dit 
hier, nous sommes "un produit de l'Eglise d'Angleterre;" 
mais en réalité, la communauté n'a pris, si r ie puis m 'ex- 
primer ainsi, d'autre nourriture que la nourriture catho- 
lique romaine; aussi nos bréviaires, nos missels, nos livrer 
de dévotion contiennent des doctrines qui sont incompa- 
tibles avec l'enseignement de l'Eglise d'Angleterre, par 
exemple, la doctrine de la suprématie du Pape. Par 
nécessité nous nous sommes tournés vers l'Eglise Eomaine 
pour nos livres de liturgie et de dévotion, et leur usage a 
naturellement fait naître dans nos âmes des sentiments de 
gratitude et de sympathie envers cette grande communion 
où la vie religieuse et tout ce que nous avons de plus cher 
se trouve dans sa perfection; et par dessus tout, il a fait 
pénétrer en nous le sentiment de notre isolement du reste 
de l'Eglise catholique (il veut dire la chrétienté tout en- 
tière) d'une façon plus tranchante que ne peuvent l'éprou- 
ver ou le comprendre la plupart des anglicans, maintenant 
surtout que l'Eglise anglicane devient de plus en plus in- 
dépendante et nationale Nous avons pratiquement 

emprunté à l'Eglise Romaine tout ce que nous avons, et 
maintenant il peut se faire que nous ayons à tourner les 
yeux vers Rome pour y trouver cette autorité et cette recon- 
naisance de notre foi et de nos pratiques, que sûrement 
aucun évêque anglican fidèle à ses principes ne peut nous 
donner. Et ainsi nous sommes forcés de regarder en face 
le droit réclamé par le Pape c'est un droit que nous ne 
pouvons ni ignorer, ni écarter à la légère. Si ce droit est 
juste, il s'ensuit que nous, et des millions d'âmes, sommes 
séparés de l'Eglise visible; si ce droit n'est pas fondé, alors 
il s'ensuit, ce qui d'après moi est pire, que la moitié de la 
Chrétienté (il parle des catholiques) est foncièrement héré- 
tique en doctrine, et que l'autre moitié, (il parle des schis- 
matiques et des protestants) divisée en une multitude de 

(1) Cf. The Tablet, 8 mars, 1913, p. 361, et les Questions ac- 
tuelles 6 sept. 1913, p. 450. 



camps opposés, est dans un tel état d'anarchie que la Chré- 
tienté est devenue la risée des païens." 

Ces extraits sont significatifs: ils caractérisent nette- 
ment Tétat d'âme des moines une année avant leur con- 
version, et indiquent la route qu'ils ont parcourue depuis 
dix ans; ils montrent qu'un travail intense s'est fait qui 
ne peut rester inachevé, et que d 'En-Haut doit venir main- 
tenant la claire lu mière qui dissipera tous les doutes et 
qui ramènera la paix dans les âmes ! 

3. La crise suprême et le pas décisif. 

Et la voici la lumière d 'En-Haut. La Providence à dis- 
posé toutes choses pour qu'arrive bientôt la solution finale: 
voici la crise suprême et le pas décisif, voici le retour au 
bercail, la rentrée dans "la Maison de Lumière." 

Dom Carlyle, autorisé par le Dr Temple à fonder sa 
communauté, désirait faire renouveler cette première ap- 
probation par son successeur sur le siège de Cantorbéry, 
le Dr Davidson. Le 13 décembre 1911, il lui écrivait donc 
pour demander l'autorisation de prêcher et de faire du 
ministère dans toute la province ecclésiastique. Le nouvel 
archevêque exigea d'abord que la communauté se choisît 
un visiteur épiscopal qui conduirait toutes choses en son 
nom, et suggéra le Dr Gore, évêque d'Oxford. Dom Car- 
lyle, après avoir pris l'avis de sa communauté, invita alors, 
— c'était en octobre 1912 — le Dr Gore à venir passer une 
journée à Caldey, et lui annonça qu'ils avaient l'intention 
de le choisir comme visiteur. Le Dr Gore ne se rendit 
pas personnellement à Caldey, mais chargea deux ministres 
de faire une enquête sur la vie qu'on y menait. Les deux 
ministres, les révérends Stone et Trevelyan, arrivèrent à 
Caldey le 3 janvier 1913, et à la fin du mois ils remettaient 
à l 'évêque un rapport détaillé, qui devait dans les plans 
de la Providence amener la rupture définitive. 

Le 8 février, l 'évêque d'Oxford écrit à Dom Carlyle: 
14 'Je suis tout à fait certain que ni moi ni aucun évêque 
ne pourrions devenir visiteur de votre communauté sans 
que les prêtres de la communauté fassent le serment et la 
déclaration usuels avant d'exercer leur ministère. Le 
résultat en serait, d'après moi, qu'au moins la liturgie . . . 
du Prayer Book devrait devenir le rite exclusivement en 

(1) Cf. The Tablet, 8 Mars 1913, p. 369, Questions Act, 30 
avril 1913, pp. 425-426. 



usage dans les chapelles de la communauté. " Il exige en- 
suite "que la doctrine de l'Immaculée Conception de la 
B. V. Marie, et celle de son Assomption soient éliminées 
du bréviaire et du missel/ 7 que la communauté renonce à 
l'exposition et à la bénédiction du S. Sacrement. Puis 
il avertit que cette première liste de prohibions n'est pas 
exclusive, et que d'autres pourraient suivre un examen 
plus détaillé de leurs constitutions, usages et pratiques; et 
il conclut: "Les déclarations que je viens de vous faire 
contiennent les préliminaires indispensables de toute en- 
tente, à l'exclusion de toutes transactions ou concessions 
possibles, en sorte que je ne crois pas utile de continuer 
les pourparlers avant de nous être mis d'accord sur ces 
points fondamentaux." 

La lettre est un véritable coup de foudre pour Doim 
Carlyle; il ne peut croire que l'autorité réclame ainsi 
l'abandon de ce qui constitue l'assence même de leur vie 
religieuse; il n'ose pas communiquer la lettre à ses frères, 
et il écrit à l'évêque d'Oxford pour lui dire ses appréhen- 
sions: "Je suis convaincu, écrit-il/que si je leur lisais 
votre lettre, qui nous demande de renoncer tout d'abord 
et sans condition à ce qu'ils estiment à un si haut prix, ce 
serait les jeter sans raison suffisante dans la perplexité; 
le doute et la consternation. Cette difficulté pourrait être 
évitée si vous vouliez bien m 'envoyer quelques mots pour 
m 'expliquer d'une manière générale votre attitude, tout 
en indiquant ce qui, d'après vous, peut être admis, expli 
citement ou implicitement, en conformité de doctrine avec 
l'Eglise d'Angleterre, au sujet de ces expressions dogma- 
tiques de notre foi. . . . Notre foi et notre pratique comme 
communauté sont identiques à celles de centaines de mem- 
bres de l'Eglise d'Angleterre, et une des principales ques- 
tions qui surgiront sera de savoir si, comme communauté, 
nous pourrons -être autorisés à croire et à exprimer, avec 
la sanction épiscopale, ce que tant d'autres croient et met- 
tent en pratique comme particuliers." Et l'abbé précise 
les points suivants sur lesquels il prie l'évêque de se pro- 
noncer: la présence réelle, l'adoration publique du S. Sa- 
crement, l'invocation de la Ste Vierge et des Samt", le 
bréviaire bénédictin, les prières et la messe pour les morts, 
l'emploi du latin pour le "communion service"; tt il con- 

(1) "Les Questions Act, ib. p. 427. 



élut: "ce sont, je pense, les matières essentielles sur les- 
quelles la communauté désirerait quelque assurance, étant 
donnée l'extraordinaire variété des croyances . . ." dans 
l'Eglise anglicane. 

On le voit, Dom Carlyle charche malgré tout à rester 
au sein de l'Eglise anglicane, et si l'autorité approuve, au 
moins dans ce qui est essentiel, l'idéal religieux des 
moines, et le genre de vie, sûrement évangélique, qu'ils ont 
emprunté aux anciens, il sera, semble-il, rassuré, et la com- 
munauté avec lui. Mais l'évêque d'Oxford maintient dans 
sa réponse du 14 février les exigences de sa première lettre ; 
il ne s'opposera pas positivement aux doctrines de la pré- 
sence réelle et de l'adoration; mais il faudra renoncer 
absolument à l'exposition publique et la bénédiction du S. 
Sacrement, ainsi qu'au latin, à la liturgie et aux autres 
dévotions romaines déjà visées dans sa première lettre. 
C'est l'heure de Dieu qui va sonner. 

Dom Carlyle réunit la communauté et lui communique 
les deux lettres de l'évêque. Les moines ont vite compris 
l'exceptionnelle gravité de la situation, et la portée de la 
réponse qu'ils ont à donner; l'autorité anglicane les place 
en face d 'un dilemme : ou bien l 'abandon de l 'idéal reli- 
gieux qui les a groupés, ou bien la séparation d'une 
Eglise avec laquelle ils sont formellement en désaccord: 
"Il n'y a de place pour eux dans l'Eglise anglicane 
qu'à la condition de renoncer à leur idéal ou d'en dissi- 
muler la poursuite. L'un ou l'autre parti eût été déloyal et 
lâche." 1 Dom Carlyle invite les moines à prier et à 
méditer puis à donner par écrit leur réponse définitive, afin 
chacun; et il s'en trouve vingt-sept sur trente-un dont la 
que la décision finale soit bien consciente et libre pour 
décision est identique, et qui désirent entrer dans l'Eglise 
Catholique Romaine. L'Abbé rédige alors la petite lettre 
suivante qu'il envoie aussitôt à l'évêque d'Oxford: 2 

Ile de Caldey, 19 février 1913. 
Au Révérendissime Lord Evêque d'Oxford. 
Milord Evêque: 

Réunis en Chapitre nous avons mûrement pesé vos deux 
dernières lettres, et nous sommes persuadés que nous ne 

(2) "Les Etudes," 20 avril 1913, p. 271. 
(2) The Tablet, 8 mars 1913, p. 370. 



pouvons pas en conséquence nous soumettre aux condi- 
tions que vous exigez de nous; soit que nous considérions 
la demande de Votre Grandeur concernant la cession im- 
médiate de nos propriétés et la renonciation à notre liturgie 
et à nos dévotions, soit que nous envisagions le refus 
déterminé de nous rassurer au sujet de ce que vous pour- 
riez encore exiger de nous .... nous voyons à l'évidence 
que notre vie, en qualité de communauté contemplative 
sous la règle bénédictine, serait tout à fait impossible. Les 
conditions que Votre Grandeur exige préalablement, et qui 
lui semblent évidentes, au point d'exclure toute transac- 
tion ou concession possibles, regardent des intérêts qui 
nous paraissent vitaux .... et vos exigences sont si dé- 
cisives que nous sommes obligés d'agir selon ce que nous 
• croyons être la volonté de Dieu à notre égard." Et la 
lettre est signée par l'abbé, dix-neuf prof es, quatre novices, 
trois oblats. 

L'évêque ne s'attendait pas à un refus catégorique ; il se 
disait sans doute que les choses pouvaient s'accommoder et 
qu'à Caldey comme ailleurs on finirait par concilier pra- 
tiquement les croyances particulières et les exigences offi- 
cielles de l'autorité. Il écrit le 22 février à Dpm Carlyle 
et l'invite à reconsidérer la question et à faire revenir la 
communauté sur sa décision. Carlyle répond le même 
jour, 1 et dans une longue lettre il explique à l'évêque com- 
ment les moines ne sauraient prendre une autre décision que 
celle qu'ils ont prise. Il le remercie de sa lettre "qui a 
été pour la communauté le moyen de connaître la volonté 
de Dieu," et il ajoute "voici notre conclusion : nous sommes 
forcés de nous" baser (comme le disait l'évêque) sur 
V autorité du Pape" .... Nous ne pouvons continuer 
uniquement par opportunisme, et nous n'osons pas traiter 
à la légère une chose qui pour nous est devenue évidente 
Après avoir regardé la question en face, nous sommes obli- 
gés de négliger la simple commodité spirituelle pour faire ce 
que nous devons faire, pour la gloire de Dieu et l'accomplis- 
sement de sa volonté. . . . Dans cette grande crise par la- 
quelle passe notre communauté il* n'y a presque aucune 
différence d'opinion; sur la question principale, il n'y en 
a pas. Outre cela il y a la question de conviction person- 
nelle. C'est une responsabilité individuelle. Je ne me suis 

(1) Les Questions Actuelles, 30 avril 1913, pp. 430-435. 



décidé que pour moi-même; je n'ai pas le droit de rester 
où je suis, et j'ai cessé de monter à l'autel. Chaque indi- 
vidu a tiré sa conclusion personnelle de sa propre autorité 
et notre décision n'a point été prise comme acte de notre 
corporation, bien que nous ayons décidé de faire comme 
communauté ce que nous faisons comme individus." 

Citons encore un autre extrait: "Jusqu'à ce moment, 
je n'ai agi et je n'ai entamé de négociations avec aucun 
catholique romain. Quand cette lettre sera achevée et que 
j'aurai écrit un billet à l'archevêque de Cantorbéry, j'invi- 
terai Dom Bède Camm, O.S.B., qui ne se doute même pas 
de ce qui est arrivé ici, à venir à Caldey pour nous donner 
son aide et ses avis. J'inviterai Dom B. Camm, bien que 
je ne l'aie jamais vu, parce qu'il est lui-même un converti 
qui s'est fait bénédictin, et je désire affirmer catégorique- 
ment que Dom Camm sera le premier catholique romain 
avec qui j'aurai eu des relations à ce sujet. Nous n'avons 
formé aucun plan, nous n'avons nullement l'intention de 
poser nos conditions à l'autorité romaine; ce sera de notre 
part une soumission absolue et sans bornes, la soumission 
que nous n'avons pu vous accorder parce que vos condi- 
tions étaient contraires à notre foi et à notre conscience^ 
Pour l'avenir, nous abandonnons toutes choses à la Pro- 
vidence de Dieu. Une chose est cependant certaine ; nous 
ne pouvons pas demeurer dans l'Eglise d'Angleterre." 
Et de fait il écrivait le même jour à L'archevêque de Can- 
torbéry un court billet pour l'informer que les négocia- 
tions avec l'évêque d'Oxford étaient rompues, et que la 
communauté allait "solliciter son admission dans l'Eglise 
Catholique Romaine." Il écrivait également à Dom Bède 
Camm et le priait de se rendre à Caldey "pour nous don- 
ner, disait-il, 1 l'avantage de votre aide et de vos avis par 

rapport à notre réception dans l'Eglise Catholique 

Dieu nous a clairement montré sa volonté, nous sommes 
prêts à nous soumettre complètement et sans réserve à 
l'autorité du Saint-Siège." — "Quel prêtre, écrivait Dom 
Bède quelques jours plus tard, aurait pu résister à un si 
touchant appel," et il partit sur le champ pour Caldey. 

4. Les joies surnaturelles de la conversion. 
Désormais ce sont les joies de la conversion qui vont 
faire le sujet des écrits qui se rapportent à ce grand événe- 
(1) The Tablet, ibid. p. 362. 



ment. Dom Bède Camm arrive le 25 février, "avec un 
peu de méfiance et quelques préjugés/ ' écrit-il dans le 
Tablet (le 8 mars), mais "après les avoir vus et connus, 
continue-t-il, après avoir observé les marques visibles eu 
évidentes de la bénédiction de Dieu sur leur oeuvre, je ne 
puis dire assez combien je suis émerveillé des miracles 
opérés dans ces âmes par la grâce de Dieu." Le 28 fév- 
rier, Dom Bède est autorisé à leur dire la messe; c'est la 
première véritable dans cette autorisé à leur dire la messe ; 
première véritable dans cette chapelle déjà prête, 
peut-on dire, depuis six ans. Le 1er mars la communauté 
commence un Triduum au Saint Esprit, puis une petite 
retraite préparatoire au grand acte de la rentrée au ber- 
cail. Le 5 mars — qui, coïncidence providentielle, se trouve 
être la fête de Saint Aelred — a lieu la solennité à jamais 
mémorable de l'admission dans l'Eglise catholique des 
nouveaux convertis: "Après que la communauté eut 
chanté Tierce, raconte Dom Bède, (dans le Tablet du 15 
mars), 1 l'évêque (Mgr Mostyn, évêque de Menevia) revê- 
tit les ornements sacrés et pénétra dans le sanctuaire avec 
ses assistants. Dom Carlyle s'agenouilla sur un prie 
dieu à l'entrée du choeur. Devant lui était ouvert le livre 
des Evangiles. Après le chant solennel du Veni Creator, 
toute la communauté s'agenouilla autour de son abbé, et 
chaque moine fit simultanément sa profession de foi et 
reçut de l'évêque l'absolution des censures. Je crois que 
ceux qui furent témoins de cette cérémonie ne l'oublieront 
jamais. C'est certainement le spectacle le plus émouvant 
que j'aie jamais vu, et on avait de la peine à retenir ses 
larmes. Ceux qui avaient besoin de recevoir le Baptême 
sous condition furent alors baptisés à la sacristie .... 
puis tous les moines se réunirent de nouveau dans le choeur 
pour chanter un Te Deum solennel. L'évêque dit ensuite 
la messe et donna la communion aux néophytes. Il serait 
difficile de décrire et même d'imaginer la joie qui remplis- 
sait tous les coeurs ce jour-là " 

Ainsi se terminait dans une espèce d'apothéose l'oeuvre 
de Dieu commencée quinze ans auparavant. Après Caldey 
ce fut Ste Bride, le monastère des religieuses anglicanes 
dirigées par les Pères de Caldey. Le 7 mars, elles faisaient 
à leur tour, devant l'évêque de Menevia, abjuration de l'er- 
reur et profession de la foi catholique; trente-quatre reli- 

(1) Ibid. p. 429. 



gieuses sur trente-sept avait expressément demandé leur 
admission dans l'Eglise véritable, et les joies du retour fu- 
rent sans mélange pour elles comme pour les moines. Un 
message de Rome vint mettre le sceau à l'allégresse com- 
mune ; le cardinal Merry Del Val adressa au Père Camm le 
télégramme suivant: "Saint Père bénit affecteusement les 
nouveaux convertis à l'occasion de leur réception dans le 
bercail, et prie Dieu de leur accorder l'abondance de toutes 
les grâces. Prière d'exprimer à tous et à chacun ma plus 
profonde et plus affectueuse sympathie. ' ' 

EPILOGUE. 

Après de telles journées, il restait aux convertis à pré- 
parer leur admission authentique dans la grande famille 
bénédictine, et à parer aux inconvénients de leur sortie de 
l'Eglise anglicane. La première tâche fut relativement 
facile; Carlyle se rendit à Rome, obtint du Pape Pie X 
les dispenses nécessaires, et bientôt la maison de Caldey 
était érigée en monastère bénédictin; les moines y firent 
leur noviciat, pendant que Carlyle faisait le sien au monas- 
tère de Maredsous. Un an plus tard, le 29 juin 1914, le 
Fr. Aelred Carlye faisait sa profession solennelle, puis 
recevait l'onction sacerdotale le 5 juillet, et reprenait en 
août, à titre d'abbé du monastère, la direction, autorisée 
cette fois, des fils de Saint Benoit que lui-même avait 
providentiellement conduits vers la maison paternelle. 

Du côté anglican, la conversion de Caldey eut un im- 
mense retentissement. La nouvelle, disait un correspon- 
dant, a fait tressaillir l'Angleterre tout entière. Le 
' ' Church Times, ' ' organe des Ritualistes, critiqua en termes 
amers ce qu'il appelait une défection et un refus d'obéis- 
sance à l'évêque. Lord Halifax était d'avis qu'ils eussent 
dû rester dans l'Eglise anglicane malgré les évêques: 
"N'est-ce pas un fait, disait-il, que l'épiscopat, à peu d'ex- 
ceptions près, a commencé par bannir cette renaissance (il 
parle du mouvement catholique et de ses divers progrès) 
et n'en a accepté les résultats qu'après que la bataille eût 
été livrée et la victoire gagnée par d'autres?" Tous les 
organes de la Basse-Eglise renouvelaient leurs invectives 
contre "ces traîtres, ces suppôts du romanisme" qu'ils 
avaient de tous temps dénoncés. Puis les lettres affluèrent 
à Caldey, tantôt de déception, tantôt de blâme, tantôt de 



colère et d'injures. Quelques-uns se plaiguirent d'une, 
espèce de détournement des dons qui avaient été faits 
à Caldey, et les réclamations arrivèrent de donateurs 
irrités, cherchant à recouvrer les sommes qu'ils avaient 
données. Dom Carlyle remit à tous ceux qui récla- 
maient les dons qu'ils avaient faits, et, voulant faire 
tomber toute critique, confia à une commission de deux 
catholiques et de deux anglicans le soin de résoudre toutes 
les difficultés d'ordre pécuniaire provoquées par la con- 
version de la communauté. Par la décision de ce comité 
Caldey se trouvait grevé d'un dette de quinze mille pias- 
tres, mais les moines se plaçaient au-dessus de toute cri- 
tique — above board — comme disait Lord Halifax. La 
revue "Pax" perdait la plupart de ses abonnés et les 
sources de revenus étaient en somme taries. Mais les 
moines s'en remirent à la divine Providence, qui ne man- 
qua pas, en effet, de leur susciter d'autres bienfaiteurs 
parmi les catholiques, leurs nouveaux frères. 

Et l'histoire de la conversion prend fin avec le règle- 
ment final de ces difficultés. Le monastère de Caldey con- 
tinue depuis ce temps la pleine et paisible vie catholique 
inaugurée le 5 mars 1913, il perpétue, sur la petite île, la 
tradition des Fils de Saint Benoit. Dans le silence, dans 
re recueillement, et dans la joie de l'âme, les moines véri- 
fient chaque jour la parole de leur abbé: "Notre vocation 
est de prier, de travailler, et de souérir pour que le péché 
de schisme entre l'Angleterre et le Saint Siège puisse être 
pardonné, et la séparation prendre fin." Dieu veuille que 
ce jour ne soit pas trop éloigné ! 



LES FACTEURS DE LA CONVERSION 

Il reste maintenant à déterminer les éléments qui ont 
plus spécialement concouru à cette admirable conversion, 
à en montrer les principaux facteurs. Nous n'examine- 
rons pas à part le facteur divin, qui est la grâce, parce que 
ce facteur se confond pratiquement avec les facteurs hu- 
mains, qui lui doivent toute leur vertu et toute leur effica- 
cité: "Sine me nihil potestis facere"; c'est la grâce d 'En- 
Haut qui, avec l'intelligence et la volonté, fait naître et 
mûrir en nous tous les fruits du salut ; et c'est à elle que les 
moines de Caldey doivent leur retour à la vraie foi; c'est 
elle qui les pressait, les soutenait, et dirigeait tous leurs 
pas vers la "maison de lumière" dont nous parlions plus 
haut. Ajoutons que l'action mystérieuse de la grâce 
s'adapte toujours — Caldey ne fait pas exception à cette 
règle de Providence surnaturelle — aux besoins et aux exi- 
gences particulières de chacun, attirant doucement l'àme à 
Dieu sans blesser en quoi que ce soit la nature, et en lui lais- 
sant intacte sa part de coopération libre. Et quels sont 
donc les facteurs humains de la conversion de Caldey ? On 
peut les ramener à deux espèces, selon qu'ils appartien- 
nent à l'intelligence ou à la volonté. 

1. Les facteurs intellectuels. 

Les facteurs intellectuels, ce sont surtout, avec l'étude, 
la réflexion et la force de logique, les principes dont s'in- 
spirèrent constamment les moines au cours de leurs recher- 
ches de la vérité, les principes qui furent à la base de toutes 
leurs démarches; et on en compte deux, celui de l'unité et 
celui de l'autorité dans l'Eglise du Christ. 
1. Principe d'unité. 

L 'enseignment authentique de la doctrine de Jésus- 
Christ nous a appris depuis longtemps, à nous, catholiques, 
que l'une des caractéristiques les plus frappantes de son 
Eglise est la parfaite unité (de doctrine, de culte et de 
gouvernement) dont il l'a marquée lui-même. Les protes- 
tants, en vertu même de leur principe du libre examen, sub- 
stituent, au concept de société celui d'individualisme, au 
principle d'unité celui de division. Ils n'admettent 
d'autre société que la société invisible formée par les âmes 



qui croient au Christ, et ils laissent à chacun le soin de 
déterminer son credo particulier, avec le droit d'interpré- 
ter à sa guise, ou du moins selon son propre jugement, les 
divines Ecritures, unique source, disent-ils, de la Révéla- 
tion. Aussi ont-ils été très vite conduits à une véritable 
anarchie doctrinale, dont la conséquence nécessaire est une 
variété infinie de sectes de tous les tons et de toutes les 
couleurs. 

Mais il faut dire que les protestants anglais ont de fait 
mieux que d'autres sauvegardé le concept de l'Eglise vi- 
sible et de son unité: la plupart d'entre eux croient et en- 
seignent que l'Eglise du Christ, une et universelle, com- 
prend actuellement trois branches également vivantes et 
ayant droit au titre de catholiques : la branche anglicane, la 
branche romaine, et la branche gréco-russe: "Catholique, 
écrivait en 1914 le Dr. Gore, évêque. d'Oxford, dans une 
lettre ouverte aux Clergymen de son diocèse, l'Eglise d'An- 
gleterre l'est pour autant qu'elle est une des parties ou des 
branches de l'Eglise universelle et qu'elle prétend maintenir 
la foi ancienne et fondamentale de l'Eglise catholique, telle 
qu'elle est représentée dans les symboles et les décisions 
conciliaires de l'Eglise indivise." Il est important de re- 
marquer ce sens précis que les anglicans donnent au mot 
catholique. Pour eux, l'Eglise catholique c'est l'union des 
trois Eglises particulières, anglaise, romaine et orthodoxe, 
qui ont conservé, plus ou moins, la foi primitive, et tout ce 
que ces Eglises ont de commun s'appelle catholique. De 
cette conception est née la tendance ritualiste à se rappro- 
cher de Eome et à cimenter, si Rome le voulait, une union 
"d'entente cordiale" religieuse vivement désirée chez les 
meilleurs d'entre eux, chez ceux que l'on peut appeler l 'ex- 
trême droite du groupe pro-romain, et que le Dr. Gore, 
membre pourtant de la Haute-Eglise, appelle, avec une 
évidente amertume, l'Eglise "trop haute" et "trop ro- 
maine. ' ' 

C'est à cette extrême droite qu'appartiennent les 
moines de Caldey. Ils pensent d'abord, avec tous les Ritua- 
listes, que "l'Eglise anglaise fait partie intégrante de 
l'Eglise catholique, avec tous ses privilèges et toutes ses 
responsabilités, que l'Eglise anglicane," l'Ecclesia angli- 
cana "des anciens, c'est l'Eglise catholique en Angleterre." 
Ils pensent ensuite, avec l'extrême droite, que l'Angleterre 



a abandonné, sous Henri VIII, des doctrines et des pra- 
tiques qui font partie de l'héritage apostolique, tandis que 
Rome les a invariablement conservées, et ils n'hésitent pas 
à reprendre ce qui n'aurait jamais du être délaissé. Il; 
veulent, comme bien d'autres, "reprendre ou plutôt re- 
mettre en usage cette héritage catholique que en si grande 
partie était comme un capital mort depuis les jours de la 
réforme," 1 afin de montrer qu'ils sont un avec les catho- 
liques de Rome et d'Orient; et c'est cette idée d'une unité 
plus parfaite qui inspire Carlyle dans ses projets de res- 
tauration de vie monastique. "J'ai vu, dit-il, 1 les signes 
d'une renaissance de vie spirituelle par toute l'Angletere, 
et ça et là des hommes qui . . . aspiraient à la paix et à 
la discipline réglée du cloître. J'ai pensé que, comme le 
désir existait, il fallait le satisfaire, que l'autorité sanction- 
nerait à nouveau le système qui avait si abondamment 
fleuri par le passé. La renaissance de l'activité extérieure 
de l'Eglise, l'efficacité croissante des oeuvres paroissiales, 
l'amour et l'estime grandissants pour les sacrements ... 
tout montrait qu'une renaissance correspondante de la vie 
intérieure était nécessaire .... Et comme l'Eglise catho- 
lique de tous les âges a possédé des communautés, j 'ai cru 
qu' aujourdhui, après un long sommeil, l'Eglise d'Angle- 
terre, consciente enfin de ses traditions catholiques, com- 
prendrait qu'elle seule dans la chrétienté catholique ne 
possédait qu'un petit nombre de maisons religieuses pour 
les hommes dont aucune n'était consacrée uniquement à la 
vie de prière." C'est donc un retour à l'unité que Car- 
lyle a en vue en fondant sa communauté, et toute l'oeuvre 
de Caldey l 'atteste éloquemment ; la chapelle surtout porte 
ce cachet d'unité de façon évidente. Ainsi, par exemple, 
le maître-autel est entièrement composé de pierres prove- 
nant de maisons religieuses ruinées au temps de la Réforme, 
et on peut lire dans la Revue des Moines 2 les lignes signi- 
ficatives suivantes : ' ' dans les pierres du maître-autel crient 
les voix longtemps silencieuses d'un grand nombre de mai- 
sons religieuses ruinées, désolées, veterum monument a viro- 
rum. Les fondations religieuses, bénédictines, Cistercien- 
nes, chartreuses, augustiniennes, revivent . . . Les pierres 
des autels primitifs étaient faites d'une seule mèce: on 

(1) Pax, sept. 1913. 

(1) The Bénédictines of Caldey, p. 90. 

(2) Pot, neus 1911. 



exprimait ainsi l'unité de Dieu, de la foi et du troupeau 
du Christ. L'assemblage des pierres à Caldey présage la 
réunion des chrétientés triomphantes et la fusion en un 
seul des troupeaux dissiminés, par la vertu curative de la 
foi catholique." Dernier indice, et plus explicite encore, 
l'intention de tierce au bréviaire est toujours à Caldey 
"l'unité de l'Eglise." 

On voit par là l'idée que se faisaient les moines de 
l'unité de l'Eglise, et comment cette conception a contri- 
bué à les ramener au bercail. Jésus-Christ, pensaient-ils, 
a voulu son Eglise une et universelle: dès lors elle doit 
avoir partout les mêmes doctrines et les mêmes pratiques 
essentielles. L'Eglise d'Angleterre, parce qu'elle est catho- 
lique — dans leur pensée, toujours — doit donc posséder ces 
éléments essentiels à l'unité; elle a pu, pour des raisons 
qu'ils ne veulent pas examiner, s'écarter de cette règle un 
temps plus ou moins long, mais elle ne peut sans faillir à la 
vérité, sans renoncer à son titre de catholique, renier di- 
rectement des croyances et des pratiques qui appartiennent 
sans contredit à l 'héritage du Christ. Aussi quand ils dé- 
couvriront que l'Eglise d'Angleterre répudie de telles doc- 
trines, par exemple, celle de L'Immaculée Conception, et 
des pratiques comme celle de l'exposition du S. Sacrament, 
le voile qu'ils avaient devant les yeux tombera: ils verront 
ce que jusque 'là ils n'avaient pas vu, et ils s'écriront : Cette 
Eglise n'appartient pas à Jésus-Christ, puisqu'elle le di- 
vise, selon la parole de Saint Jean, 1 en rejetant une partie 
de sa doctrine. 

Et voilà précisément ce qui arriva aux jours de la crise 
suprême: le principe de l'unité de l'Eglise, méconnu en 
fait par l'autorité religieuse anglicane, les força de sortir 
de l'anglicanisme: "Nous ne pouvons plus demeurer dans 
l'Eglise d'Angleterre," écrit Dom Carlyle au nom de tous, 
"Nous nous trovons obligés de solliciter notre admission 
dans l'Eglise catholique romaine." 

2. Le principe d'autorité. 

Mais ce défaut d'unité de l'Eglise d'Angleterre, Dom 
Carlyle et ses moines ne l'ont constaté qu'en touchant du 
doigt en quelque sorte un autre défaut plus grave encore, 

(1) li Omni s spiritus qui sol vit Jesum, ex Deo non est. " t. 
Jo. IV, 3. 



parce qu'il détruit lui-même l'unité, le défaut d'autirité: 
"Ce qui . . . menace notre durée et notre stabilité en tant 
que communauté, disait un des moines en 1912, c'est le 
manque d'un principe quelconque réel d'autorité dans 
l'Eglise Anglicane. ... Il peut se faire que nous ayons à 
tourner les yeux vers Rome pour y trouver cette autorité et 
cette reconnaissance de notre foi et de nos pratiques." 1 

Le principe d'autorité, qui apparaît si nettement af- 
firmé dans l'Ecriture Sainte, et qui est pour nous si clair 
si naturel, si nécessaire, a été battu en brèche par la Ré- 
forme et ses fausses idées de libre examen et de libre inter- 
prétation de la Bible. Cependant, par une heureuse incon- 
séquence, beaucoup de protestants acceptent de fait l'auto- 
rité de leurs ministres, ou de leurs évêques, s'ils en ont. 
En Angleterre, particulièrement, ce n'est pas au Chef de 
l'Eglise, le Roi, mais à l'Episcopat que s'adressent les An- 
glicans dans toutes les questions qui touchent à la doctrine 
ou à la pratique religieuse. 

Pour les moines de Caldey, la reconnaissance de l'auto- 
rité épiscopale n'est pas seulement un fait, c'est un prin- 
cipe incontestable: "La vie religieuse, écrit Carlyle, ne sau- 
rait exister en dehors de l'autorité que Notre Seigneur a 
donnée aux Evêques de son Eglise. Ce principe est fonda- 
mental." 2 Il dira encore dans une lettre à l'Archevêque 
de Cantorbéry: "Nous reconnaissons, et nous avons tou- 
jours reconnu formellement l'autorité de l'Episcopat. Il 
nous faut rechercher et obtenir l'approbation de cette au- 
torité sans laquelle il ne saurait y avoir de vraie et du- 
rable vie religieuse, telle que l'a toujours entendue l'Eglise 
catholique. ... Il ne suffit pas que la Règle elle-même ait 
été approuvée comme un sage et convenable directoire de 
vie spirituelle . . . mais il est nécessaire, essentiel même 
pour l'existence canonique de la communauté, pour l'exer- 
cice de l'autorité par les supérieurs, et pour la validité des 
professions, que l'autorité vivante de l'Eglise soit avisée et 
donne son approbation. . . . Nous avons toujours soutenu 
avec vigueur et fermeté qu'il ne peut exister de vraie vie 
monastique en dehors de l'autorité catholique." 1 

C'est, avant tout et par-dessus tout, du coté de l'intel- 

(1) Voir Les Questions actuelles, 1914, torne 115, p. 450. Tab- 
let 3-19-13. 

(2) The Bénédictines of Caldey Islands, p. 89. 

(1) Catholique est toujours pris au seus anglican. Cf. A Cor- 
respondence pp. 23, 24. 



ligence, cette conception qui a conduit à Rome les moines 
de Caldey. Carlyle le dira nettement dans sa lettre de rup- 
ture: "C'est le principe d'autorité qui a été pour nous la 
clef de solution." 

Voyons brièvemenet comment ce principe a été pour eux 
le facteur providentiel par excellence de la conversion. 

Ils sont, avons-nous dit, intimement convaincus de cette 
vérité que dans l'Eglise du Christ rien ne saurait se faire 
que sous l'autorité positive de l'Episcopat. D'un autre 
côté, la vie contemplative qu'ils ont adoptée est, sans con- 
teste possible, une forme authentique, ou mieux, la forme 
véritable la plus élevée de la vie chrétienne et évangélique~ 
Ils ne l'ont pas empruntée au Romanisme, c'est-à-dire à 
l'Eglise Romaine depuis la séparation, ils sont allés la 
puiser aux sources les plus pures de l'antiquité dont se 
réclame l'Eglise d'Angleterre; ils ont choisi la règle béné- 
dictine, parce que "seule elle est catholique, dit Carlyle; 
toutes les autres sont romaines. L'Ordre bénédictin seul a 
été fondé avant la division de la chrétienté .... et seul 
il peut être restauré à la condition qu 'il soit sanctionné par 
les évêques. " La conclusion s'impose dans leur esprit: 
l'Autorité anglicane ne peut pas refuser de sanctioner leur 
vie religieuse. Une première fois d'ailleurs, à l'origine de 
la Communauté, l'Archevêque de Cantorbéry a approuvé 
la fondition; son successeur ne saurait donc, à quinze ans 
de distance, condamner la même oeuvre aujourd'hui flo- 
rissante. 

Or l'Evêque d'Oxford, agissant au nom de l'Arche- 
vêque de Cantorbéry, se refuse absolument à sanctionner 
la vie bénédictine, à moins qu'elle ne soit vidée de tout ce 
qu'elle contient de plus précieux et de plus ^essentiel, comme 
il a été dit plus haut : liturgie latine, exposition et bénédic- 
tion du S. Sacrement, dévotion à la T. S. Vierge et aux 
Saints, culte des morts, etc. 

Ainsi l'Autorité anglicane ne veut pas, ou plutôt ne 
peut pas, reconnaître un genre de vie manifestement apos- 
tolique ; elle qui se prétend légitime héritière de la primi- 
tive Eglise, elle répudie la forme la plus antique de vie 
commune contemplative ; elle qui se dit catholique, elle con- 
damne le plus vénérables traditions catholiques. Mais alors 
nous étions dans l 'erreur, se dirent les moines : on ne sau- 
rait en même temps être catholique et rejeter des doctrines 



et des pratiques essentiellement catholiques. A ce mo- 
ment ils comprirent que la seule autorité légitime dans 
l'Eglise du Christ, était à Rome et non ailleurs. Carlyle 
l'écrit au Dr. Gore: "Nous sommes forcés de nous baser 
sur l'autorité du Pape; nos pourparlers avec vous nous 
montré clairement que nos espérances et nos aspirations ont 
échoué au moins en ce qui concerne l'Eglise d'Angleterre. 
. . . C 'est évidemment notre devoir à nous de nous détour- 
ner d'une autorité à laquelle nous ne saurions nous sou- 
mettre en conscience, pour aller à cette Eglise qui enseigne 
avec autorité et comme matière de foi les doctrines que 
nous croyons. . . . Nous allone faire notre soumission à 
l'Eglise Romaine, parce que nous sommes arrivés à cette 
conclusion qu'il ne saurait exister de forme organisée et 
stable dç vie catholique en dehors de la communion avec 
ce Siège auquel nos ancêtres ont été arrachés de force." 1 

Et voilà comment, en adhérant fermement au principe 
d'autorité, ils sont arrivés, sous l'action évidente de la 
grâce, à reconnaître la véritable et unique Eglise de Jésus- 
Christ, la nôtre. 

II. Les facteurs moraux. 

Nous avons fait ressortir la part de l'intelligence, disons 
maintenant quelques mots du rôle de la volonté. 

De ce côté, on peut affirmer sans crainte que c'est avant 
tout par la sincérité, par l'esprit d'obéissance et par la 
prière que les moines de Caldey ont attiré en eux les grâces 
multiples de la conversion. 

1. La sincérité. — C'est d'abord à la parfaite sincérité 
à la plus entière bonne foi de ces âmes qu'il faut attribuer , 
dans l'ordre moral, leur merveilleuse conversion. S'il est 
une chose qui frappe le lecteur tout le long du récit qui en 
a été fait, c'est bien cette sincérité, cette absolue bonne foi 
qui caractérise les moines; ils sont dans toute la force des 
termes des hommes de bonne volonté, et il semble que Dieu 
ait voulu précisément récompenser cette bonne volonté en 
leur donnant la paix qu'ils cherchaient en vain au sein de 
l'hérésie. Dom Bède Camm écrivait à leur sujet: "Tous 
ceux qui ont été amenés à examiner de près cet essai (de 
vie religieuse), à pénétrer son esprit et sa méthode, ont été 
impressionnés par l 'évidente sincérité de ses fondateurs. ' n 
(1) Cf. Revue du Clergé français doc. citato pp. 527-28; Les 
Questions Actuelles p. 432. 

(1) Dans la Revue liturgique et bénédictine, 1913, No. 5, p. 271. 



La sincérité des moines, elle apparaît d'abord dans l'ob- 
servance exacte de la règle si rigide de S. Benoit: le silence 
absolu, les longues prières en langue latine, l'office de nuit, 
le travail constant, et le maintien de cette stricte observance 
pendant les quinze années qui ont précédé la conversion, 
tout cela démontre jusqu'à l'évidence la sincérité de leurs 
âmes. 

Elle apparaît surtout à travers la correspondance 
échangée avec les autorités anglicanes. A l'origine, ils 
n 'ont pas même songé que l 'adoption de la vie bénédictine 
pourrait provoquer une rupture ou même simplement des 
démêlés avec leurs chefs religieux: ils ont embrassé cette 
vie pour satisfaire un besoin intime de leur âme, et pour 
restaurer dans l'anglicanisme la vie contemplative, qui lui 
manquait; leur but n'allait pas au-delà. Mais l'homme 
propose et Dieu dispose : avec les années, et sous l'influence 
de la grâce, les moines se sentirent de plus en plus attirés 
vers l'Eglise de Kome, et dans la droiture de leur âme ils 
allèrent là où la lumière les conduisait: "Nous n'avons 
jamais fait un pas qui ne nous semblât droit, une démarche 
qui ne nous parût juste," disait Dom. Carlyle au Dr. 
Gore 1 ; pour parler comme Newman, "ils n'ont jamais 
péché contre la lumière." Quelques extraits, entre plu- 
sieurs, nous en convaincront facilement. "En toute loy- 
auté, écrit l'Abbé à l'évèque d'Oxford, nous vous avon-5 
soumis un rapport sur notre doctrine et nos pratiques, 
comme à un docteur officiel de l'Eglise d'Angleterre. Sans 
détour aucun, nous vous avons expliqué avec exactitude les 
choses qui sont pour nous de première importance; cela, 
nous l'avons fait afin d'obtenir ce qui était nécessaire à 
notre vie et à notre position comme communauté, i.e., 
l'établissement d'un visiteur, afin d'être aidés par lui à 
garder la fidélité à notre règle et à notre observance dans 
la vocation que Dieu nous a donnée." Et plus loin, dans 
la même lettre: "Notre manière d'agir actuelle rappellera 
nécessairement notre décision de l'an dernier à propos de 
notre union à l'Eglise romaine. Je ne puis que dire que 
les circonstances actuelles sont très différentes. ... La 
volonté de Dieu ne nous avait pas été manifestée d'une 
manière assez évidente ; nous avons pris notre résolution en 
conséquence et nous étions prêts à demeurer dans l'Eglise 

(1) Les Questions Actuelles, t. 115, pp. 430-434 passim 



d'Angleterre. Pour les raisons que j'ai données en détail 
plus haut, nous trouvons à présent que tout l'aspect de 
notre vie est changé, et nous n'avons plus de doute sur 
notre devoir. Je vois clairement à présent que dès le com- 
mencement de ma correspondance avec l'Archevêque, je 
suivais une pente qui ne pouvait qu'aboutir à la conclusion 
actuelle." " Je sais, dit-il encore, que vous ne pourrez nous 
blâmer pour avoir fait ce que nous croyons notre devoir. 
. . . On considère souvent comme un grand crime qu'un 
homme suive sa conscience quand elle l'appelle au bercail 
de l'Eglise romaine. Je désire agir en toute honnêteté et 
droiture, et je ne veux pas faire de controverse. . . . Nous 
vous sommes très reconnaissants pour la direction que vous 
nous avez donnée, et bien que ce changement radical soit 
la cause de beaucoup de chagrins personnels, je suis sûr 
que jamais nous ne regretterons que Dieu nous ait conduits 
à la vie plus large et plus pleine de l'Eglise catholique et 
romaine. . . . Nous sommes maintenant arrivés à un temps 
d'attente tranquille dans laquelle nous recueillerons plus 
de force pour accepter la révélation ultérieure de la volonté 
divine. ' ' 

Telle est la première disposition de la volonté qui valut 
aux moines la grâce de la conversion: une sincérité, une 
droiture d'âme à toute épreuve et qui ne s'est jamais 
démentie. 

2. L'esprit d'obéissance. — A cette sincérité indéfectible 
mière ne se fait pas pleine et entière dans leur esprit 
d'obéissance qui les animait tous, et qui fut un facteur 
moral important de leur conversion: "Deux choses surtout, 
disait la "Revue pratique d'Apologétique," au lendemain 
de l'événement, sont à remarquer dans cette espèce de lutte 
pour l'existence monastique: son caractère de sincérité et 
son caractère de soumission." Aussi longtemps que la lu- 
mière ne se fait pas pleine et entière dans leur esprit sur 
la fausseté ne se fait pas pleine et entière dans leur esprit 
sur la fausseté de l'anglicanisme, ils lui restent fidèles, ils 
en consultent l'autorité, et ils ne font pas un pas en avant 
sans demander son approbation. 

Avant de fonder la communauté qu 'il a en vue, Carlyle 
en avise formellement l'archevêque: "Voulez-vous, lui de- 
mande-t-il, rétablir l'ordre de S. Benoit dans l'Eglise an- 
glaise? Voulez-vous autoriser ma profession solennelle 



comme moine? Voulez-vous me permettre de fonder une 
communauté? Lui donnerez-vous votre sanction officielle 
quand elle sera formée ?" 

L'autorisation lui est donnée, la petite communauté 
progresse; en 1901, elle compte huit membres: c'est le 
temps d'élire un abbé régulier, et naturellement le choix 
unanime porte sur Carlyle lui-même ; mais aussitôt la com- 
munauté en informe l'archevêque, et lui demande de sanc- 
tionner l'élection, puis de donner à l'élu la bénédiction 
abbatiale. 

Dans la formation de ses religieux, Carlyle n'a rien plus 
à coeur que le développement de l'esprit d'obéissance. 
Après avoir parlé de la prière, de l'étude et du travail 
manuel au sein de la communauté, il écrit: "Ce triple tra- 
vail de l'âme, de l'esprit et du corps doit être accompli 
selon les règles de l'obéissance qui est la grande vertu mo- 
nastique et le lien de la vie religieuse, distinguant ceux qui 
vivent dans le monde de ceux qui ont renoncé à leur propre 
volonté pour l'amour du Christ, qui s'est fait obéissant 
jusqu'à la mort. ... Ce travail de l'obéissance, S. Benoit 
le regardait comme la caractéristique essentielle d'un 
moine, et il faut dire que, sans obéissance, il n'y a pas de 
vrai religieux." 1 

Voilà dans quel esprit Carlyle formait les âmes qu'il 
groupait à Caldey. 

Et quand son oeuvre est solidement assise, quand le 
travail de la fondation est entièrement accompli, il s'a- 
dresse de nouveau à l'autorité et renouvelle sa demande 
d'approbation: "Depuis la fondation de notre commu- 
nauté, écrit-il, nous avons toujours eu soin d'être obéissants 
à l'autorité légitime. Nous n'avons jamais désobéi aux 
ordres et même aux désirs connus des évêques dont nous 
dépendions." 2 Et toute sa correspondance porte ce carac- 
tère de soumission et d'obéissance. 

Enfin, pendant les négociations qui amènent la rupture, 
le même esprit préside à toutes les démarches, à toutes les 
décisions. 

Dans sa première réponse au Dr Gore, Car] vie écrit: 
"Je puis vous assurer que tous les pères désirent de tout 
coeur se soumettre loyalement à l'autorité. . . . Pour se 

(1) The Bénédictines of Caldey Islards, p. 105. 

(2) A Correspondance, p. 2. 



soumettre en toute loyauté à vos décisions, ils sont prêts à 
des sacrifices considérables. ' ' La réplique du Dr Gore est 
telle qu'elle ouvre les yeux aux moines et leur fait voir 
nettement que la seule autorité légitime dans l'Eglise du 
Christ se trouve à Rome; lès lors, leur décision est prise: 
"Nous allons faire notre soumission à. l'Eglise romaine . . 
ce sera de notre part une soumission absolue et sans bornes, 
la soumission que nous n'avons pas pu vous accorder." 
Ainsi l'esprit d'obéissance, qu'ils avaient si fidèlement cul- 
tivé depuis quinze ans, les avait déjà préparés à se sou- 
mettre de façon absolue à l'autorité désormais incontestable 
du Saint-Siège. Et le devoir de la conversion se trouva de 
ce fait rendu plus facile. 

3. La prière. — Pour aplanir les difficultés, ils avaient un 
moyen infaillible, qui leur avait servi déjà tout le long de 
la route: la prière, la prière humble et confiante "qui pé- 
nètre les cieux." 1 Car ils savaient depuis longtemps que 
l 'homme laissé à lui-même n 'aboutit à rien, et que la prière 
seule fait descendre du ciel les grâces nécessaires à toute 
oeuvre de salut. 

Aussi la prière occupe-t-elle la première place à Caldey ; 
il suffit, pour en donner une idée, de transcrire ici quelques 
extraits d'un article intitulé "Une journée à Caldey." 2 

"Si l'hôté est matinal, dit l'auteur de l'article, il 
pourra entendre la cloche du monastère appelant les frères 
pour Matines à deux heures du matin. Cet office peut du- 
rer de l 1 /^ à 2y 2 heures selon les saisons. A 5 heures, Primes, 
puis une basse messe à laquelle les Frères font la commu- 
nion. Après la messe, une légère "pittance," composée de 
pain et de café. Puis le travail manuel jusqu'à neuf 
heures. A 9 heures, la cloche sonne pour Tierce, la messe 
chantée et Sexte. Le dîner a lieu à ll 1 /^ heures, et il est 
suivi de l'Angélus et de None. Les Vêpres se chantent à 
5 heures, et sont suivies de 'l'heure de quiétude' ou de dé- 
votion individuelle. A V/i heures, les moines ont une lec- 
ture spirituelle, puis les Complies et l'Angélus se récitent 
dans la demi-abscurité de la chapelle." 

Ainsi se termine la journée, toute imprégnée de prière. 
Ajoutez à cela l'abstinence continuelle, les jeûnes, les pri- 
vations, les pénitences, les sacrifices de toutes sortes que les 

(1) Eccli. ch. 35, v. 21. 

(2) Dans "The Bénédictines of Caldey Island, pp. 132-134. 



moines font sans cesse monter vers le ciel comme un encens 
d'agréable odeur, et vous comprendrez quelle puissance ils 
avaient sur le coeur de Dieu pour connaître sa volonté et 
obtenir la giâce de la vraie foi. 

Et cette vie de prière, c'est dans la règle de S. Benoit 
qu'ils l'ont puisée. Aussi quand l'évêque d'Oxford exigera 
qu'ils renoncent à leur programme de prières bénédictines, 
ils reconnaîtront par là encore que l'esprit de Dieu ne 
souffle pas dans l'Eglise anglicane, et la grâce de la con- 
version trouvera chez eux des coeurs dociles: "Il me 
semble, écrit l'Abbé dans se notes pour le chapitre, que la 
lettre si droite de l'évêque est une chose dont nous devons 
être reconnaisants. Le divin office, la bénédiction et l'ex- 
position du T. S. Sacrement, le culte de la T. S. Vierge et 
des Saints, tout cela doit d'abord être supprimé sans con- 
dition, . . . Cela veut dire en fait un changement 
complet de religion et un dangereux ébranlement de la vie 
spirituelle. Je pense que peu de ceux qui connaissent 
Caldey verraient dans l'office bénédictin et la dévotion 
au S. Sacrement un pur luxe et non un élément essentiel 
de notre vie. En tous cas, nous savons que dans nos 
propres coeurs, nous n'osons y renoncer, parce qu'ils sont 
le centre de notre vie ici, et que son existence même en 
dépend. . . Dieu nous a montré sa volonté aussi claire- 
ment que s 'il avait envoyé un ange ; et assurément nous ne 
devons pas en être surpris, car nous avons toujours prié 
pour qu'il veuille en agir ainsi." 1 

Ajoutons que les religieuses de Sainte-Bride entraient 
ici à titre égal par leurs prières dans le travail de la con- 
version. Comme les Pères de Caldey, elles avaient une 
dévotion toute spéciale envers l'Eucharistie et la Saintô 
Vierge. Et, détail touchant, elles étaient toutes consacrées 
à la Vierge Immaculée et portaient le nom de Marie avec 
celui qu'elles recevaient à la vêture. 

A la prière des futurs convertis vient s'ajouter celle 
d'une sainte religieuse dont il faut maintenant dire un mot : 
c'est une page ravissante de l'histoire de cette conversion. 

Il y avait en France, au couvent de S. Charles 
d'Angers, une religieuse du nom de Gertrude-Marie, que 
Dieu avait élevée à un haut degré de perfection, et qu'il 
favorisait de fréquentes visites intérieures. Or elle raconte 

(1) Les Questions Actuelles b. cit. p. 451. 



elle-même comment Notre-Seigneur en 1907, c'est-à-dire, 
quelques mois après rétablissement de Carlyle à Caldey et 
six ans avant la conversion, lui fit entrevoir cet heureux 
événement et la pressa de prier pour sa parfaite réalisation. 

Un petit livre édité après sa mort, par les soins de son 
directeur spirituel, sous le titre "Une- mystique de nos 
jours," et contenant le récit des révélations dont elle a 
été favorisée, renferme les pages suivantes que nous trans- 
crivons. 1 

"2 janv. 1907. — Le démon rage, parce que Dieu se 
choisit tout un monde d'âmes en qu'il va faire des choses 
merveilleuses ... je me réjouis du règne de Dieu dans 
ces âmes et je prie pour elles. Depuis quelque temps déjà 
je vois une communauté de religieuses toutes vêtues de 
blanc. Notre-Seigneur se plaît parmi ces âmes consacrées. 
Elles ont toujours, non pas les bras élevés vers le ciel, mais 
leur âme. Leur pensée est constamment dirigée vers Dieu. 
Elles me paraissent être une quarantaine. ' ' 

4 janv. — J'ai vu une nuée tomber sur terre et j'ai 
connu que cette nuée figurait ces effusions divines, extra- 
ordinaires, qui vont avoir lieu et qui commencent déjà." 

16 janv. — Je vis une petite étendue de terre, que j 'ap- 
pellerai un îlot, parce qu'elle était entourée d'eau de tous 
côtés; c'était un terrain inculte, de forme un peu arrondie. 
Au milieu de ce terrain s 'élevait une belle rose sur une tige 
élancée, dégarnie de feuilles. ... De là, m'a dit N.S., 
des saints vont surgir et Dieu va être dédommagé. N.S. 
m'a demandé de prier beaucoup pour ces âmes. Mon âme 
était toute brûlante du désir de recevoir Jésus afin de le 
donner immédiatement à ces âmes inconnues, mais que 
j'aime déjà beaucoup, parce que Jésus les aime, parce 
qu'elles vont le dédommager de l'indifférence de tant de 
chrétiens, et parce qu'elles vont le consoler de l'ingratitude 
de tant d'autres." 

"18 janvier — Si N.S. a quelques amis fidèles, il y a bien 
d'autres âmes qui affligent son coeur. Elles refusent ses 
grâces, et Jésus, ne pouvant contenir le trop plein de son 
coeur, le déverse sur des âmes qui ne le connaissent pas ? 
mais qui l'aimeront un jour. J'ai vu une nuée abondante 

(1) D'Apres la Kevue pratique d'Apologétique, torne 17, pp. 
744 et suivantes. 



tomber sur une terre étrangère, que N.S. m'a montrée il y 
a quelques jours. Tout cela, m'a dit Jésus, ce sont des 
grâces que l'on a refusées, repoussées. Et je voyais cette 
terre étrangère se détremper, s'amollir sous la pluie abon- 
dante. ... Le terrain est déjà préparé, les âmes sont 
disposées. . . . Elles vont sortir de l'ignorance, elles 
vont germer et produire des fruits. N.S. était au milieu 
de cette nuée. ... La S. Vierge était là, tout près de 
son divin Fils. . . Jésus fait passer toutes les grâces par 
les mains de sa Mère." 

N 'est ce pas que voilà des choses vraiment extradinaires ? 
La soeur Gertrude-Marie note ces visions au cours de 1907, 
sans même savoir qu'il y a à Caldey et à Ste-Bride deux 
monastères anglicans. Elle meurt en 1908, sans avoir eu 
de révélations plus précises. En 1910, paraît le récit 
qu'elle a fait elle-même des faveurs qu'elle a reçues d 'En- 
Haut. Et lorsqu'en 1913, Caldey et Ste-Bride se con- 
vertissent, une religieuse anglaise du couvent d'Angers 
remarque la première la concordance des visions de Soeur 
Gertrude et des faits de Caldey, et s'empresse d'écrire au 
Père Abbé pour lui signaler les passages que j'ai cités 
plus haut et qui semblent "avoir avec les événements 
de Caldey et de Ste-Bride un rapport si frappant." Elle 
lui demande les éclaircissements nécessaires : ' ' Une ligne de 
vous serait regardée comme une grande faveur; car nous 
nous sommes souvent demandé où était l'île inconnue et 
quelles étaient les religieuses vêtues de blanc." Dom Bède 
Camm répond le 26 avril 1913 : "J'ai lu votre bonne lettre 
avec le plus vif intérêt, et j'en ai communiqué le contenu 
aux deux communautés. C'est chose certainement mer- 
veilleuse que N.S. ait choisi cette bonne soeur de votre 
communauté pour préparer le terrain à recevoir les grandes 
grâces qu'il s'est plu à verser sur Caldey et Ste-Bride. . . 
Tout ce qu'elle a vu est tout-à-fait exact. . . En fait 
nous ne pouvons douter que notre divin Sauveur ne lui 
ait donné de voir d'avance ce qui allait arriver ici. Nous 
ne pouvons douter non plus que ses prières, ses mérites 
n 'aient été pour beaucoup dans les conversions miraculeuses 
qui réjouissent ici tous les coeurs." Telle est la part de la 
prière dans cette oeuvre de Dieu. 

(l)Cf. Revue pratique d'Apologétique, torne 17, pp. 741, et 



CONCLUSION 

Et voilà l'histoire de cette conversion qui fit tant de 
bruit en Angleterre il y a cinq ans, et dont les échos se 
font encore entendre des deux côtés de l'Océan. Elle nous 
montre clairement combien Dieu aime les esprits droits, 
les coeurs sincères, les volontés dociles à sa grâce. Les 
moines de Caldey cherchaient au sein de l 'hérésie la volonté 
de Dieu; ils voulaient doter l'église anglicane de ce trésor 
précieux qu'est la vie contemplative; ils avaient soif de 
perfection et de vertu pour eux-mêmes et pour leur Eglise, 
qu'ils croyaient véritable et divine. Les laisser au sein de 
l'hérésie eût été, semble-t-il, une espèce de confirmation de 
l'erreur: Dieu ne l'a pas permis, et l'hérésie ne peut pas 
se glorifier de posséder la vie religieuse dans sa forme la 
plus haute. Mais les âmes généreuses qui mettaient tant 
d'ardeur à son service, Dieu les a récompensées en les 
appelant à la pure lumière de la foi, en les introduisant 
dans le bercail véritable, en les plaçant sous la houlette du 
pasteur suprême à qui il a confié toutes ses brebis. Sachons 
donc reconnaître le prix de notre foi et en remercier Dieu 
tous les jours. Prions aussi pour qu'il éclaire les esprits 
et touche les coeurs de tous nos frères séparés, afin que tous 
ceux qui se réclament de J. C. soient un, selon sa volonté 
expresse: "Ut omnes unum sint," et qu'il n'y ait plus 
bientôt "qu'un seul troupeau et un seul pasteur." 

CYRILLE GAQNON, D.D., 

Professeur de théologie, 
Université Laval, 

Québec. 



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